Parler d’Europe

17.12.2020

Les chemins tortueux des “invisibles” à Strasbourg

En ce milieu de mois de Novembre, le froid commence à piquer un peu et les dernières guirlandes sont disposées sur le grand sapin, place Kléber. A deux pas, derrière l’Hôtel de Ville, une population bigarrée s’engouffre et ressort d’une jolie petite cour d’immeuble. C’est ici qu’est domiciliée CASAS, une association d’aide aux demandeurs d’asile active depuis plus de 30 ans dans la capitale alsacienne.

Plus de 1000 adultes déboutés par an et peu de moyens

Pascale Guarino a de longues années d’expérience à la tête de Casas. Épaulée par une poignée de permanents, quelques stagiaires, et une armée de bénévoles – 4,5 salariés temps plein et 250 à 300 bénévoles sur une même année – la présidente apporte depuis 1984 son aide à plusieurs centaines de personnes (près d’un millier par an), essentiellement des déboutés du droit d’asile qui espèrent voir leur dossier révisé par l’OFPRA, l’office français de protection des réfugiés et apatrides. Dans l’intervalle, la plupart basculent dans l’anonymat et l’incertitude. Pour ces « invisibles », Casas prodigue des cours de langue, offre un soutien administratif et sert surtout de lieu de rencontre et de socialisation.

Dans la majorité des cas, les candidats malheureux à l’asile sont aiguillés vers les associations par la plateforme départementale pour demandeurs d’asile (PADA), gérée à Strasbourg par l’association Foyer Notre Dame. Contrairement aux réfugiés statutaires, qui jouissent une fois leurs papiers obtenus d’un accompagnement par l’État (cours de français, soutien administratif) et d’un accès à l’emploi, les déboutés ne bénéficient d’aucun dispositif de prise en charge.

 

Les associations sont donc peu ou prou les seules à venir en appui. Or, bien que CASAS ou la CIMADE Grand Est ne touchent plus de financements étatiques depuis 2015, le cahier des charges de la PADA, qui est subventionnée par l’État, mentionne bien « qu’il faut orienter les déboutés vers les associations caritatives ». Une « utilisation hypocrite des associations par l’État » dénoncée par la présidente de CASAS. Malgré les risques, beaucoup passent la porte des associations, comme ce jeudi matin de décembre dans les locaux de Casas.

 

« Vous êtes de quelle nationalité ?

Au milieu de l’agitation matinale, Tengiz distribue les instructions et se déplace en toute décontraction, il semble presque chez lui. Autour d’un café trop chaud, ce jeune géorgien aux faux airs de rugbyman nous raconte son périple qui l’a conduit d’abord au Danemark puis sous un pont, à Strasbourg. Des raisons de son départ, on n’apprendra pas grand-chose, si ce n’est que Tengiz marche sur une jambe depuis 2008 et la deuxième guerre russo-géorgienne, un handicap totalement imperceptible. La question est trop indiscrète, trop sensible, pour être posée frontalement.

Depuis le Danemark, Tengiz n’entend pas parler de sa future destination. C’est seulement durant le trajet en voiture vers la France, accompagné de sa famille, que la décision a été prise d’éviter les grandes agglomérations comme Paris au profit de villes plus petites. Avec son importante communauté géorgienne, Strasbourg fit donc office de destination idoine. Mais, contrairement au Danemark, où les nuits dans la rue sont très rares pour les réfugiés et demandeurs d’asile, Tengiz et sa famille se retrouvent à dormir à l’air libre, sans avoir pu glaner une quelconque information sur les lieux d’accueils ou les centres d’aide. Dès les premiers jours, des strasbourgeois viennent aux nouvelles et les incitent à appeler le 115 qui, pour seule réponse, donnera un « vous êtes de quelle nationalité ? ». En France, Les centres d’hébergement d’urgence sont en effet majoritairement conçus pour des personnes isolées1.

Participer à des activités

Tengiz, aujourd’hui membre actif de CASAS, n’a toujours pas de papiers, jongle avec quelques bribes de français et évite soigneusement certains quartiers, comme la Gare ou Etoile- Bourse. Il avoue même un jour avoir rebroussé chemin : s’apprêtant à prendre un TER avec un ami, il s’arrête net au niveau du McDonald’s place de la gare, comme saisi d’un pressentiment. En dépit des embûches, Tengiz maîtrise plutôt bien l’anglais, a désormais une « copine

strasbourgeoise », chez qui il loge, et postule à l’université via un programme spécialement adressé aux sans-papiers et réfugiés. Une réponse positive et la perspective douloureuse d’un « charter express » vers la Géorgie se dissipera peut-être un peu.

Quand on lui demande la recette de son intégration à la société strasbourgeoise, une rengaine revient : « la participation à des activités, toutes sortes d’activités ». Aider CASAS donc, mais aussi rencontrer du monde, sortir, aller au parc, faire du sport… L’erreur à ne pas commettre ? Mener une vie de « clandestin » en s’emmurant dans sa communauté. Plus facile à dire qu’à faire. Originaire de Guinée, Boubacar a posé ses valises il y a neuf mois et, depuis, son seul lien avec Strasbourg reste CASAS qui « l’aide pour ses démarches administratives mais aussi pour rencontrer des gens, parler ». Le reste du temps, c’est la peur d’être attrapé qui l’empêche de sortir. « Avec un groupe d’amis » dit-il, il passe le plus clair de ses journées dans un appartement et ne s’aventure que rarement dehors, à l’exception des trajets en tram vers CASAS.

Strasbourg, terre d’accueil ?

Cependant, à Strasbourg, « la municipalité est très à l’écoute » de ces questions, plus qu’ailleurs peut-être. Pour la présidente de CASAS, la « ville se sent responsable » et « va faire plus en termes d’accueil » comme en témoigne la dernière démarche « Strasbourg ville hospitalière ». Une posture que P. Guarino attribue à l’histoire locale : (…) « pas si loin, dans certaines familles, il y a des gens qui ont été déportés, déplacés, ou accueillis dans d’autres régions ». Dans cette ville à taille humaine, « où les gens se connaissent encore entre eux », l’important tissu associatif et des communautés étrangères bien implantées assurent un écosystème sûrement moins difficile à l’intégration des « invisibles ». Mais pour les déboutés, privés de documents et de stabilité, le chemin demeure encore long et incertain, à Strasbourg, ou ailleurs.

 

 

Rédigé par Jules Seta (2020)