Parler d’Europe

31.01.2020

« Dans leur ville mais sur une autre planète » : la vision de l’Europe dans les quartiers populaires des capitales de l’UE

Dans le cadre d’un de nos ateliers professionnels, quelques étudiants ont réalisé des articles sur l’Europe. Nous en publions quelques uns sur notre site.

La distance entre les institutions européennes et la réalité des citoyens est souvent pointée du doigt. Cette distance se révèle être bien moins géographique que socialement construite. Enquête de popularité de l’UE dans plusieurs quartiers sensibles de Strasbourg et Bruxelles.

L’abime entre les spécialistes de l’Europe et les citoyens de quartiers populaires

En octobre 2018, le Mouvement Européen – Alsace (ME) participe à une consultation citoyenne organisée dans le cadre des élections Européennes de 2019 et se déroulant au Centre socioculturelle (CSC) du Neuhof. Malheureusement, la rencontre prend une tournure particulière dû à une mauvaise communication, le désistement du maire Roland Ries pourtant très attendu et un quiproquo général. Une jeune fille de 14 ans présente dans le public interpelle Annick Sittler, présidente du ME : « on ne comprend rien à ce que vous dites ».

Mme Sittler réalise rapidement le décalage entre son discours et la majorité de l’audience: «Eux, même avec la plus grande volonté du monde, n’ont jamais reçu la moindre éducation sur l’UE dans leur cursus scolaire ou bien dans leur milieu familial ». Le constat est clair mais la présidente du ME ne peut s’en satisfaire et interpelle le directeur du CSC à l’issu de cette rencontre: « Il faut qu’on revienne expliquer à ces jeunes qu’ils sont des citoyens européens au même titre que les autres, qu’ils ont les mêmes droits, notamment le droit de savoir : aucun d’entre eux n’a jamais su que l’UE avait financé une partie de leurs collège, lycée ou bien gymnase ».

Sa proposition est restée depuis sans réponse. Pourtant Annick Sittler déplore le fait que la majorité des jeunes de quartiers n’ait jamais pris le tram pour aller voir le Parlement Européen, « qui est dans leur ville mais sur une autre planète. On ne se parle jamais et on ne s’entend pas ». Marie-Estelle Gontier a étudié cette question par le prisme des consultations citoyennes dans son mémoire de fin d’étude. Elle confirme la difficulté de mobiliser des populations qui n’ont aucune idée de ce que fait l’Europe pour eux : « Le vrai problème de l’Europe c’est la communication, il y a un vrai déficit de communication ». Avis partagé par l’ancien eurodéputé S&D Édouard Martin qui constatait l’absence récurrente de l’UE dans la liste des financeurs lors d’inaugurations d’infrastructures en régions.

Un budget de 960 Milliards d’Euros a été alloué pour la période 2014-2020 afin de réaliser la stratégie Horizon 2020 qui vise notamment « une croissance inclusive ». En d’autres termes, l’UE veut encourager une économie à fort taux d’emploi favorisant la cohésion sociale et territoriale. Deux types de financements y sont dédiés, le Fond social européen (FSE) et le Fond européen de développement régional (FEDER), tous deux représentant 34% du budget de l’UE. 

Marie-Cécile Sprunck, chargée de mission FSE à l’Eurométropole de Strasbourg, est pourtant formelle : « Il y a obligation pour tous les porteurs de projets de communiquer sur le financement de l’UE ». Cette contrainte doit participer à réduire le déficit d’image de l’UE et montrer son action concrète. Forte de 10 ans d’expérience, Mme Sprunck révèle néanmoins un vrai déficit de notoriété des fonds européen de financement. La plupart des CSC pourraient bénéficier de fonds européens s’ils avaient l’information et la certitude d’être compétents en la matière. C’est donc en se rapprochant du local, par l’intermédiaire des directions de proximité que l’équipe FSE du conseil départemental crée des liens avec les porteurs de projets. « Le face à face et les réunions permettent de lever la forte appréhension des porteurs de projets sur les financements européens réputés longs et complexes».
Le projet d’insertion professionnel DACIP au CSC du Neuhof est un bel exemple de réussite.

Hamed Ouanoufi, travailleur social au CSC de la Meinau, résume que la vision de l’UE chez les jeunes se limite à la liberté de mouvement grâce aux accords de Schengen et à la présence du Parlement européen dans leur ville. Très peu d’habitants ont connaissance des financements de projet par l’UE : « Ça parle a très peu de personnes. Ça parle à certains acteurs associatifs, comme moi-même. Mais les dossiers sont très complexes et il faut beaucoup de travail pour parfois pas grand-chose. Donc la vision de l’Europe dans le quotidien concrètement dans les quartiers ça ne se ressent vraiment pas. »

Monsieur Ouanoufi déplore les lacunes dans la maitrise des dossiers FSE et FEDER et demande des formations. Il pointe également du doigt le manque de communication explicite et la distance du monde politique européen : « Moi personnellement je n’ai jamais vu de députés européens en 15 ans d’expérience dans le monde associatif ici à la Meinau. (…) Il faut que des personnes expliquent aux habitants et acteurs sociaux (…) comment lever des fonds et monter des projets.

Bruxelles et Strasbourg : des capitales de l’UE largement contestées

La situation diffère peu à Bruxelles. À Schaerbeek, l’Europe ne semble pas prendre. Nika Gourevitch, habitante et médiatrice culturelle de la ville organisant le Citizen Light Festival, soutient également l’idée que la vision de l’UE est très dépendante de la classe sociale des individus. D’après sa propre expérience, elle constate un désintérêt de la politique européenne: « Je n’ai pas connaissance de projets ici à Schaerbeek qui sont financés par l’UE. On n’entend pas parler de l’UE ici et c’est dommage. Peut-être qu’ils devraient faire plus campagne et directement viser le citoyen pour que le citoyen se rende compte ce que fait l’UE et l’importance d’aller voter ».

A la maison des femmes de Schaerbeek : un programme riche et variés mais pas d’aide visible de l’UE

Pour Micheline Rondas, travailleuse sociale à la Maison des Femmes de Schaerbeek qui dépend directement de la commune, la situation est similaire. « Je trouve qu’il y a un immense écart entre l’UE et ses citoyens parce qu’on sait qu’elle est là à coté de nous,(…) mais au quotidien
on ne voit pas ce que ça nous apporte concrètement. »

La maison des femmes de Schaerbeek accueille 15000 femmes par an et offre une multitude d’activité et de projets orientés sur l’émancipation des femmes. C’est un espace de rencontre et de confiance qui a reçu un financement de l’UE pour…un seul projet. « Et c’est arrivé par hasard car c’est une intervenante extérieure qui a donné l’idée de répondre à un appel d’offre. »

Et il semblerait que sans ce hasard, la situation n’aurait guère changé : « Finalement c’est parce qu’on a initié cette pratique que la commune s’est réveillée à ce niveau. On a été les éclaireurs en quelque sorte. » À la vue de la complexité du processus, Mme Rondas n’est pas sûre de vouloir réitérer l’expérience.

Et finalement c’est peut-être une jeune-fille travaillant à l’accueil de la Maison des Femmes, qui résume le mieux leur situation : « Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas l’UE. Au niveau de l’émancipation de la femme, à notre échelle on fait tout pour que ce soit accessible. Et c’est une différence par rapport à l’Europe car eux (…) utilisent des termes compliqués pour parler de choses simples en soit. Nous c’est aussi pour ça qu’on ne s’y intéresse pas. »

Un travail de vulgarisation et de simplification indispensable reste à faire au sein de l’UE. Un lien transparent et explicite doit se créer entre acteurs locaux et institutions européennes afin de renforcer une image concrète de ce que fait l’UE pour ces citoyens. À Strasbourg et à Bruxelles, ce constat est d’autant plus ironique, car institutions européennes et acteurs locaux cohabitent le même espace géographique.

Pierre-Marie Buffé 

By |2020-01-31T08:57:42+00:00January 31st, 2020|Articles, CONTENT, démocratie, Gouvernement|1 Comment