Parler d’Europe

31.01.2020

La Pologne est-elle vraiment eurosceptique ? 

Dans le cadre d’un de nos ateliers professionnels, quelques étudiants ont réalisé des articles sur l’Europe. Nous en publions quelques uns sur notre site.

Le 20 décembre 2017, la Commission européenne déclenche l’article 7 du Traité de l’UE à l’égard de la Pologne marquant ainsi l’apogée de la crise entre la Pologne et l’Union Européenne (UE)[1] [2] [3]. Néanmoins, les dernières élections européennes ayant lancé un nouveau cycle européen, il est légitime de s’interroger sur la stratégie qui sera adoptée par Bruxelles et Varsovie dans l’évolution de leurs rapports. Analyse.

Depuis 2015, différents médias occidentaux présentent une Europe divisée en deux pôles bien distincts: une Europe de l’Ouest et une Europe de l’Est. Une vision qui peut parfois s’approcher d’une description simpliste et caricaturale, estimant que les « pays de l’Est » entretiennent une simple relation utilitariste avec l’UE[1]. La Pologne n’échappe pas à ces critiques. Bien que la situation en Pologne paraisse particulièrement inquiétante concernant le respect de l’Etat de Droit, il n’en demeure pas moins que le traitement médiatique réservé au gouvernement polonais s’apparente à celui des partis d’extrême droite. Pourtant, il est essentiel de ne pas résumer la position polonaise dans l’Union à ce conflit sur l’Etat de Droit. Pour rappel, au Parlement Européen, jamais les députés du parti polonais « Droit et Justice » n’ont envisagé un seul instant de siéger dans le même groupe politique et d’être apparenté à des partis comme le Rassemblement National.

Pour Magdalena Hadjiisky, Maître de conférences en science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, il est « contre-productif de confronter deux Europes, et préférable de parler des différents visages de l’Europe. »[2] Ce sont d’ailleurs ces différences qui impliquent des divergences dans l’espace communautaire. Or pour l’instant, « l’UE n’accepte pas que son élargissement à l’Est implique une prise en considérations de ces différences, une transformation de l’Union »[3].

Selon Jay Rowel, directeur de recherche au CNRS, pour le cas polonais, « ce qui est important de souligner, c’est la différence de conception de la notion de souveraineté. La Pologne a regagné récemment une souveraineté perdue depuis très longtemps, et cette idée d’une tutelle bruxelloise vient heurter certains citoyens polonais, ce qui en fait un argument politiquement mobilisable. »[4] Pour beaucoup d’observateurs, c’est surtout cette conception singulière de la souveraineté qui explique les dissensions au niveau communautaire. Pourtant, face aux crises migratoires, à l’urgence climatique, à la menace terroriste, l’Europe est consciente qu’elle doit y apporter des solutions. Cependant, ces politiques n’étant pas inscrites dans les traités définissant les prérogatives de l’Union, la mise en place de véritables politiques européennes en la matière impliquerait un transfert des souverainetés nationales vers l’UE. Un sujet qui, bien évidemment, crée de fortes dissensions entre les Etats. Pour Cédric Pellen, Maître de conférences en science politique à l’Université de Strasbourg, et spécialiste des questions relatives à la Pologne, l’imposition des quotas de réfugiés « fait écho à ces différentes conceptions de la souveraineté. Ce serait une remise en cause potentielle de la capacité d’un pays de décider de sa politique migratoire. »[5]

Avec cette situation, on retrouve un débat inhérent à l’UE entre deux conceptions de l’Europe : une vision plus proche du fédéralisme qui désire attribuer davantage de prérogatives à l’Union, face à une vision davantage basée sur la souveraineté des Etats. D’après Jérôme Heurtaux, maître de conférences en Science Politique et Directeur du CEFRES[6] de Prague, « Contrairement à la France, la Pologne possède une réticence à l’idée d’une souveraineté européenne spécifique. Ils sont davantage sur une conception gaullienne de l’Europe, une Europe d’Etats-Nations. »[7].  Une conception gaullienne de l’Europe qui rappelle notamment l’épisode de la crise de la chaise vide entre 1965 et 1966. En ce sens, présenter la Pologne comme un Etat eurosceptique qui ne prône aucune vision de l’Europe parait dérisoire et erroné. C’est d’ailleurs la vision exprimée par Mr. Grudler, euro-député français du groupe Renew Europe, qui voit en la Pologne un Etat qui se sent concerné par les projets européens : « Le système d’intégration économique de la Pologne aujourd’hui participe à de grands projets européens, il y’a une volonté d’agir pour des problèmes comme celui du charbon. »[8]

Par ailleurs, comme l’explique Cédric Pellen, « cet espoir que pouvait avoir certains, d’un changement récent de gouvernement en Pologne s’est évanoui avec la victoire de PIS aux dernières élections législatives. »[9] En cela, ont peut apercevoir le début d’un changement de stratégie de la part de l’UE mais également de la Pologne. Il est bien évidemment trop tôt pour déclarer un apaisement des tensions entre l’UE et la Pologne, car selon Mr. Danjean, euro-député du PPE, « la Commission Von Der Leyen vient tout juste d’être mise en place et ne s’est pas encore vraiment positionnée sur le cas polonais. Les prochaines semaines devraient nous apporter quelques éclaircissements. »[10] Malgré tout, certains signes semblent prometteurs à un apaisement des tensions à l’image de la visite de Mme Von Der Leyen en Pologne. Cette volonté de retrouver un vrai débat européen émerge également  au sein du Parlement Européen. En effet, Mme Vedrenne, membre du groupe Renew Europe explique que « la devise de l’Union, c’est unis dans la diversité. Il faut donc réinstaurer le débat, notamment autour d’une question: Sur quelles sujets l’UE doit-elle agir? » [11]

Cette tendance à l’apaisement, qui demeure fragile au vu des derniers événements[12], pourrait tout de même laisser présager l’apaisement des querelles politiques stigmatisantes, et le début d’un vrai débat démocratique. Un débat qui prendrait en compte l’Europe dans son entièreté, avec ses différences et ses contradictions, et mettant fin, par la même occasion, à ce déséquilibre entre les Etats fondateurs et les nouveaux arrivants: un déséquilibre qui peut être vécu par ces derniers, comme une forme de subordination.

Philippe Nieto

[1] Article de Libération du 3 juin 2016: https://www.liberation.fr/planete/2016/06/03/populisme-en-europe-de-l-est-c-est-davantage-qu-une-crise-d-adolescence_1457218?fbclid=IwAR1KuWnxeDE9LD8OEAWNBIm7aFMxgsCjaUljd6XYsB_BWAwHlHtDpdK2Bvg

[2]  Conférence du 26 novembre 2019: « 1989/2019 Est-Ouest : Une fracture dépassée ?  Episode 1»

[3] Conférence du 26 novembre 2019: « 1989/2019 Est-Ouest : Une fracture dépassée ?  Episode 1»

[4]  Conférence du 10 novembre 2019: « 1989/2019 Est-Ouest : Une fracture dépassée ?  Episode 2»

[5] Conférence du 10 novembre 2019: « 1989/2019 Est-Ouest : Une fracture dépassée ?  Episode 2»

[6] Centre français de recherche en sciences sociales

[7] Interview téléphonique du 20 décembre 2019

[8] Interview téléphonique du 6 décembre 2019

[9] Conférence du 10 novembre 2019: « 1989/2019 Est-Ouest : Une fracture dépassée ?  Episode 2»

[10] Réponse par courriel de Monsieur Arnaud Danjean

[11] Interview du jeudi 9 janvier 2020 à Bruxelles

[12] Article de Ouest-France du 14 janvier 2020 – https://www.ouest-france.fr/europe/pologne/bruxelles-demande-la-suspension-de-la-chambre-disciplinaire-de-la-cour-supreme-polonaise-6689691