Représenter l’Europe

08.12.2017

Oh Captain my Captain

Rencontre avec le super-héros de l’Europe

Le lundi est le premier jour de la semaine. C’est aussi le jour où nous sommes allés à la rencontre de Captain Europe. Tout juste sorti du Parlement européen en tirant sa valise, celui qu’on aurait tort de prendre pour un simple fanatique euro-béat en collants bleus nous a démontré qu’il était bien plus que cela. Armé d’une pinte de bière belge à la main, Captain Europe nous a donné une leçon de communication expresse. Confessions à visage découvert.

Vous vous présentez comme le capitaine de l’Europe. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le sens de cet engagement et les raisons qui vous ont conduit à le véhiculer de cette manière ?

Mon but en tant que Captain Europe est de rendre l’Europe plus sexy. Vous savez, les Américains ont de nombreuses stratégies de communication autour de leur unité, notamment avec Captain America. Au contraire, l’Europe est médiocre sur les réseaux sociaux, elle souffre d’un déficit de communication.

C’est de là qu’est née l’idée d’incarner Captain Europe. Cette idée, ce n’est pas la mienne mais celle de mon mentor, qui a mené à bien cette mission pendant six ans. Pendant plusieurs mois, j’ai eu un compte Twitter associé au sien. J’étais “Lieutenant Europe”. Puis, il y a un an, j’ai repris le flambeau.

J’incarne un idéal d’Europe telle qu’elle devrait être, non telle qu’elle est. C’est d’ailleurs la garantie de mon indépendance vis-à-vis des institutions. C’est cela qui me permet par exemple de dire, comme mon prédécesseur, que je suis favorable au Brexit car je considère que cette sortie relance l’Europe. Néanmoins, je continuerai à parler anglais même si j’utilise beaucoup le français ou encore l’italien. Je parle huit langues et c’est là une des clés de la communication européenne.

Vous travaillez vous-même pour l’Europe dans la vie de tous les jours mais revendiquez votre indépendance. Comment qualifiez-vous votre relation avec les institutions européennes ?

La sécurité du Parlement et de la Commission européenne me détestent car je ne leur montre pas mon identité. A Genève, j’étais invité pour la journée des Nations-Unies au stand européen, la sécurité m’a arrêté à quinze mètres de l’entrée du Palais des Nations et j’ai dû retirer mon masque pour pouvoir rentrer. A vrai dire, la question de ma relation avec les institutions est complexe.

Je suis une sorte de mascotte gratuite et inespérée pour la DG communication. Je paye la plupart de mes voyages de ma poche car j’aime me déplacer sur les événements qui célèbrent l’Europe, même s’il arrive parfois qu’on m’invite. J’ai par exemple assisté à la European Youth Convention organisée par les “Jeunes Européens” au Parlement européen en mars dernier. Je réfléchis aux endroits où cela vaut la peine que je me déplace car je n’aurai pas le même impact à Bruxelles, où les gens sont déjà très pro-Europe, qu’ailleurs.

On a déjà réfléchi à transformer le rôle de Captain Europe en une sorte d’entreprise: avoir un budget, des financements européens et des boîtes de communication à l’appui. En vérité, cela a déjà été fait, notamment pour faire passer la pilule du passage à l’euro. Il s’appelait Captain Euro. Il est tombé en désuétude puis a été remis au goût du jour au moment du Brexit. Ne pas avoir de financement européen c’est mon choix. C’est la condition pour que ma parole soit libre.

Une parole libre et l’incarnation d’un idéal, comment cela se traduit-il concrètement dans vos propos ?

Je suis très critique envers les stratégies de communication de la Commission européenne. Elle communique de la même façon sur les réseaux sociaux que via leurs communiqués de presse. Cela donne une vision idyllique qui cache les réels problèmes. Il faut lire entre les lignes pour comprendre les dissensions opaques entre les États membres.

Mais cette critique de l’Europe, je la veux toujours constructive. Je ne suis pas seul. Il y a des organisations de jeunes comme “Why Europe”, “Europe is not dead” ou encore “Européens sans frontières”: ce sont des petites organisations, souvent bénévoles et pour qui il est difficile d’avoir la même portée que les associations eurosceptiques. C’est dommage car chez les anti-européens, on a des noyaux durs qui diffusent des contre-vérités et incitent à la haine. Ils sont bien organisés, de sorte que leur impact est plus grand.

Parallèlement à cela, il y a une communication des États membres contre l’Europe. Ils reportent la faute sur l’Europe. Ici le rôle du Captain Europe consiste à rétablir la vérité pour que l’Europe ne soit pas qu’un bouc-émissaire. J’aimerais bien que les gens se mobilisent, aillent dans la rue pour défendre l’Europe. Je cherche à faire appel à l’émotion. Il faut adapter la stratégie de communication européenne à des messages très courts et simples. Si c’est long et qu’il y a trop de détails alors les gens peinent à comprendre.

A vous écouter, on a le sentiment que vous vous voyez avant tout comme un justicier venant rétablir la vérité. Qu’en dites-vous ?

J’essaie d’être lucide. Par exemple, on s’est engagé sur beaucoup de chantiers récemment : l’Europe de la défense, le parquet européen, etc. J’en viens à la conclusion que l’annulation du Brexit serait la pire chose qui puisse arriver à l’Europe. Je ne suis pas la mascotte dont le « remain » rêve et cela me vaut des attaques sur les réseaux sociaux. 

Je lutte également pour une Europe plus démocratique et je pense qu’en 2005 on a mal fait les choses lorsqu’on est revenu sur une décision démocratique après les référendums français et irlandais. La constituante aurait dû être composée de citoyens européens. Il ne fallait pas poser la question aux citoyens de chaque État mais à tous les citoyens européens au même moment.

Quant à l’Europe à plusieurs vitesses, elle est déjà là, c’est un fait. Néanmoins, je lutte pour rompre avec cette idée d’avoir une gouvernance spécifique de la zone euro puisqu’en Grèce cela a conduit à un désastre. Faire cela c’est assumer que certains États n’ont pas vocation à être dans la zone euro et je m’y oppose.

Et quand l’Europe fait mal les choses, comme lorsqu’elle laisse mourir des migrants en mer par exemple, quelle communication adopter ?

Je lutte pour une Europe plus démocratique car si vous ne la faites pas démocratique alors vous la faites détestable : soit elle défend les intérêts de ses citoyens, soit elle devient détestable. Les arguments contre l’Europe sont efficaces car en face, l’Europe donne très peu d’arguments pour la défendre. L’Union n’assume pas toujours ses ambitions et ses intérêts. Elle n’énonce pas toujours clairement si elle fait les choses dans l’intérêt des citoyens ou de l’industrie. On vient de le voir avec le glyphosate où la Commission se cache derrière les faux rapports des agences européennes de la santé.

Sur la crise migratoire et Frontex, la communication a été mauvaise, les citoyens n’ont pas compris. Les agences sont nées avec un mandat très clair et elles n’ont pas de pouvoir de décision politique. Pourtant elles ont été créées avec un mandat politique. Frontex c’est un exemple type d’une agence qui a été fondée dans un but sécuritaire mais s’est retrouvée devant un problème qui n’était pas dans son mandat du fait de la crise migratoire. Or, de nombreux citoyens auraient aimé une action plus grande pour éviter les morts horribles et inutiles des réfugiés. Le droit ce n’est qu’un outil. L’Union européenne n’a pas pris les mesures politiques pour faire plus.

Vous parlez aisément du Brexit, du glyphosate ou encore de la crise migratoire. Qu’en est-il de votre avis sur la crise catalane ? La solution fédéraliste est-elle la bonne ?

Et bien oui. Je pense que c’est la seule. L’Espagne est un État membre donc on n’y touchera pas. C’est le grand défaut de l’UE : les États sont les parties reconnues par la constituante. Les citoyens ont peu de poids. L’UE ne leur rend pas de comptes. Cela risque de générer une déception comme c’est arrivé aux Ukrainiens avec la guerre. En Moldavie on a aussi un camp pro-européen mais l’UE ne s’immisce pas dans les affaires des États membres. La raison se trouve dans les traités : l’UE s’apparente par essence à un club de Premiers Ministres. Le Parlement européen a un rôle consultatif, non décisionnaire. Il y a un problème de communication car il y a un problème de dialogue. Il faut changer les traités en passant par une constituante européenne.

L’Europe des régions, qui est une idée de Jacques Delors est une bonne piste mais on n’a pas encore dépassé le stade où le budget de l’UE est défini nation par nation. C’est un budget encore « vieux jeux » où chaque État contribue à l’Europe en se demandant quelle sera la hauteur de la rétribution qu’il en tirera. A ce sujet, pour l’instant la Commission européenne n’a pas trouvé de meilleure opération de communication que d’installer des panneaux indiquant qu’elle a participé à financer telle ou telle infrastructure.

On devine un effort d’analyse et une bonne connaissance de l’Europe derrière vos propos. Quelles sont les qualités d’un bon capitaine ?

Je dirais que ce sont celles que m’a enseignées mon mentor. Je ne suis pas un super héros qui vole dans les nuages, c’est-à-dire que je ne suis pas grotesque, j’ai les pieds sur terre. La meilleure qualité du Captain Europe c’est d’être lucide dans son analyse de l’Europe et de partager les côtés positifs comme négatifs. L’objectif est d’autonomiser les gens à former leur propre avis en leur exposant les faits, tels qu’ils sont.

Dans quelques jours l’Union européenne rendra son avis sur le glyphosate. Si cette décision venait à être permissive, la cape ne serait-elle pas un peu lourde à porter ?

Si cela advient, il me faudra dire la vérité : ce sera la victoire des lobbys et la défaite des citoyens, comme c’est souvent le cas lorsqu’on parle de santé et d’environnement. En vérité, à long terme tout le monde y perd. Des pays comme la Chine innovent tandis que nous restons à l’arrière avec ce type de décision.

Un grand pouvoir implique-t-il de grandes responsabilités ?

Représenter l’Europe, être l’avatar d’un continent entier n’est en rien facile. Cela paraît même être un fardeau incroyable mais je porte des idéaux et non les bêtises et la haine de cette terre donc c’est un peu plus léger que ça. Quant à l’éventualité de former une ligue de justiciers européens, c’est une idée séduisante. Je ne cherche pas à recruter mais si quelqu’un veut m’épauler il est le bienvenu. A bon entendeur.

Comment voyez-vous l’Europe dans dix ans ?

On verra des défiances vis-à-vis l’UE se renforcer mais on aura une majorité silencieuse qui prendra corps, comme c’est un peu arrivé avec Macron. Ce sera moins un clivage droite-gauche mais beaucoup plus une ligne d’opposition entre les pro-Europe et les anti-Europe. L’Europe n’a jamais été vraiment portée dans les débats pour les élections. Je pense qu’en 2019 la participation aux élections européennes sera plus importante qu’avant. L’Europe deviendra le nouveau clivage politique et c’est normal. Il faudra être prêt à gagner cette bataille.

Pour autant, il ne faut pas ostraciser les partis eurosceptiques : ils ont des critiques qui sont fondées, totalement légitimes. Les gens ont des craintes et c’est la responsabilité de l’Europe de répondre à ces craintes : l’Europe doit agir plutôt que de promettre.

Par Clément Carreau

By | 2017-12-16T11:01:17+00:00 December 8th, 2017|CONTENT|0 Comments